Il y a des moments...
- quoc hoa doan
- il y a 10 heures
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Où l'on mesure le chemin parcouru non pas en kilomètres ni en années, mais en regards. Celui d'un pédopsychiatre vietnamien qui hoche la tête lentement en vous écoutant, non pour être poli, mais parce qu'il comprend exactement de quoi vous parlez. Celui d'une kinésithérapeute française qui tient dans ses mains le petit poing d'un nourrisson de sept mois et dit à sa mère, en sou riant, ce qu'elle voit et ce qu'il faudra faire. Celui d'une sage-femme de Soc Trang qui reconnaît sur le man nequin le geste qu'elle a appris six mois plus tôt et qui, cette fois, le fait juste, sans hésitation.
Avril 2026. Deux semaines. Trois villes — Cần Thơ, Sóc Trăng, Thanh Hóa — trois contextes différents, un seul fil conducteur : le devenir de ces enfants que nous avons appris ensemble à mieux accueillir dans la vie. Depuis 1995, les Lampions œuvrent pour que la naissance au Vietnam soit le moins souvent possible le début d'une tragédie si lencieuse. Nous avons d'abord parlé de formation, de gestes, d'algorithmes, de mannequins. Nous avons convaincu — parfois peiné à convaincre — que la maîtrise de la réanimation néonatale n'était pas un luxe réservé aux grandes métropoles, mais une compétence que chaque soignant en salle de naissance avait le droit et le devoir de posséder. Ce travail porte ses fruits. Les équipes progressent. Les très grands prématurés survivent là où, il y a dix ans, on les laissait partir.
Mais survivre n'est pas suffisant. Nous le savons depuis long temps. Nous l'avons dit, répété, inscrit dans chacun de nos rap ports, depuis le Congrès National de Pédiatrie de Huê en 2023 jusqu'aux discussions tardives avec nos partenaires vietnamiens, autour d'un repas ou dans un couloir d'hôpital. Sauver un bébé de 28 semaines est une victoire technique et humaine extraordinaire. Ne pas savoir ce que cet enfant devient à deux ans, à cinq ans, ne pas avoir les outils pour dépister et accompagner les séquelles invisibles — les troubles sensoriels, les difficultés d'apprentissage, les signes discrets du spectre autistique — c'est laisser inachevée la tâche que nous nous étions donnés à réaliser.
Cette mission d'avril marque, je crois, un vrai tournant. Pour la première fois, nous n'avons pas seulement formé des mains. Nous avons commencé à construire un réseau. Un symposium réunissant pédiatres, pédopsychiatres, kinésithérapeutes, puéricultrices, médecins de rééducation fonctionnelle — autour d'une table, autour de cas cliniques réels, autour d'enfants convoqués pour l'occasion et examinés ensemble, côte à côte, Français et Vietnamiens. Ce format — la consultation conjointe — est à mes
yeux ce que nous avons fait de plus concret depuis longtemps. On ne parle plus de ce qu'il faudrait faire. On le fait. On le montre. On l'apprend ensemble, dans le vif.
Le Professeur Thắng, de la Faculté de Médecine de Cần Thơ, est l'une de ces rencontres qui vous confirment que vous avancez dans la bonne direction. Engagé, rigoureux, lucide sur les limites de son propre système, il porte de puis des années la conviction que le dépistage précoce des troubles du développement doit devenir une priorité de santé publique au Vietnam. Avec lui et ses collègues, avec nos partenaires de Sóc Trăng et de Thanh Hóa, nous avons posé les premières pierres d'un réseau qui, en toute humilité, prendra des années à mûrir. Les réseaux de suivi français — EPIPAGE et autres — ont mis plus de vingt ans à atteindre leur forme actuelle. Nous n'avons au cune raison de croire que le Vietnam fera l'économie de cette durée. Mais il peut éviter certains obstacles, raccour cir certains détours, si nous partageons franchement notre expérience — y compris nos erreurs.
Ce qui m'a frappé dans cette mission, plus encore que l'enthousiasme de nos partenaires, c'est la qualité de l'équipe que nous avons pu constituer. Sept bénévoles aux compétences complémentaires, animés d'une même conviction : que la qualité de survie vaut autant que la survie elle-même. Néonatologistes, spécialistes du suivi, puéricultrices formées au NIDCAP, kinésithérapeute spécialisée — chacun a apporté sa pièce au puzzle. Et chacun est reparti, je crois, avec le sentiment d'avoir donné quelque chose de réel.
Je pense souvent à ce que j'avais dans la tête quand je suis retourné au Vietnam pour la première fois, en décembre 1994, trente ans après avoir quitté Saïgon à dix-sept ans, dans le bruit et la précipitation d'une histoire qui nous dépassait tous. Je ne sa vais pas encore que cette association allait naître, que ces missions allaient s'enchaî ner, que ce travail allait prendre cette forme-là. Je savais seulement que quelque chose me tirait vers là-bas, une dette peut-être, ou simplement l'amour d'un pays que j'avais quitté trop jeune pour en faire le deuil. Trente ans plus tard, les lampions continuent d'éclairer. Ce bulletin est le leur autant que le nôtre.
Doan Quoc Hoa
Edito du bulletin n° 44 : https://www.les-lampions.asso.fr/_files/ugd/98ec9c_3c294c67b185419592e5863fd01d453b.pdf




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